Poutrelles, poutres, planchers, bétons coulés, précontraints... le site de Pujaut résonne matin et soir, vrombissant et crachant ses particules élémentaires dans l'atmosphère, étourdissant les hommes et les volatiles de ses soubresauts. Un immense hangar long de plus de cent mètres, ouvert vers le sud, pour se protéger du Mistral qui souffle en boucle ici, au bord du Rhône. Ici la gueule de métal et de technique avance au pas, déversant sur des rails, du béton encore tendre et liquide, enserrant dans ses bras gris, de longs fils d'acier. Dans une progression impitoyable et
sûre, sous l'oeil de quelques ouvriers casqués de bleu roi, la chimère de notre temps vomit sans cesse ses coulées de lave froide.
Un homme bascule et tombe : un éclair est passé sur son regard de fonte. Pétrifié, vitrifié par la vision lumineuse de l'Homme Blanc à l'épée double, il vacille, il frémit.
Les mains jointes et croisées dans un dernier geste d'abandon, son corps s'enfonce dans la peau grise encore liquide qui l'engloutit peu à peu. Les yeux posés au ciel, il regarde l'Homme scintillant d'évidence et de blancheur, qu'il est le seul à percevoir.
Pas un mot, pas un son ne sort de sa bouche encore ouverte, soufflant son dernier phantasme et son dernier spasme.
La gueule vrombissante déverse encore le béton liquide et tendre, remplissant peu à peu l'espace où le corps a renoncé à se débattre. Enfermé, encagé, il est empli totalement, figé à jamais, seules ses mains gantées dans une dernière prière nous rappelle son existence.
S.R.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire